
Ah, regardez-moi ça. Cette photo que j’ai déterrée des abysses de mon téléphone, prise l’été dernier à La Plancha du Bassin, ce troquet de bord de mer qui pue le friture rance et les regrets. Quatre silhouettes avachies sur un banc en bois pourri, sous un parasol noir qui fait office de ciel bas normand. À gauche, mon frère, le blondinet au sourire forcé, en polo bleu Adidas délavé – le seul truc “classe” qu’il ait pu choper chez Kiabi. À côté, maman, les lunettes de soleil XXL pour cacher les cernes d’une vie à plier du linge pour des patrons invisibles, un sac en toile bon marché serré contre elle comme un bouclier contre le monde. Puis moi, Clément, le binoclard en veste Gucci de contrefaçon, qui tripote mon portable comme si c’était ma seule échappatoire à cette médiocrité ambiante. Et enfin, papa, l’empereur du barbecue raté, en polo blanc tendu sur son ventre bedonnant, short kaki qui hurle “vacances low-cost à La Baule”. Derrière nous, le Bassin d’Arcachon, ce cloaque turquoise où les provinciaux comme nous viennent se noyer les illusions. Et au fond, le resto avec son auvent rayé, ses plantes en plastique et ses clients en tongs qui discutent météo comme si c’était de la philosophie.
C’est ça, ma famille. Des provinciaux de bas étage, sortis tout droit d’un téléfilm Z sur TF1 un soir de pluie. Papa, ouvrier à l’usine jusqu’à la préretraite forcée, qui passe ses dimanches à réparer des bricoles dans le garage en écoutant France Bleu, convaincu que le monde s’arrête aux frontières de son jardin potager. Maman, caissière au supermarché du coin, qui lit Paris Match pour rêver des people qu’elle n’approchera jamais, et qui me serine encore avec ses “Faut pas te faire remarquer, fiston, reste discret”. Mon frère ? Un clone de moi en plus fade, coincé dans un job de vendeur de bagnoles d’occase, à fantasmer une vie parisienne sans oser l’attraper.
Et moi, au milieu, le raté qui a fui vers la capitale pour devenir “informateur média”, ce titre ronflant que j’ai inventé pour masquer que je suis juste un twittos enragé qui balance des scoops bidons et des analyses de Star Academy comme si c’était du Watergate. Ce décor, cette photo, c’est mon mal-être en HD.
Grandir dans ce trou du cul du monde, où les ambitions se mesurent en mètres carrés de pelouse et en promotions sur le saucisson, ça vous ronge de l’intérieur.
Pas d’horizons, pas de culture, juste des apéros arrosés de rosé bas de gamme et des ragots sur le voisin qui a changé de bagnole. Mes parents, ces braves gens, m’ont inoculé leur résignation comme un vaccin contre le succès. “Contente-toi de ce que t’as“, qu’ils disaient, pendant que je bouffais des nuggets surgelés en matant des séries US sur un écran cathodique.
Résultat ? Un vide abyssal, un hurlement muet qui me bouffe les tripes. Je vis mal, ouais. Mal parce que je sais que je vaux mieux que ces dimanches gluants, ces Noëls avec des chaussettes tricotées main et des vœux pour “une année sans galère”. Mais je suis enchaîné à leur ombre, à leur provincialisme étriqué qui pue le moisi et le renoncement.
Alors, pourquoi je crée des polémiques ? Pourquoi je balance des threads incendiaires sur Substack, pourquoi je m’engueule avec des anonymes sur X comme si ma vie en dépendait ? Parce que c’est ma came, mon oxygène. Dans ce vide familial, où l’existence se résume à survivre sans vagues, je fabrique des tempêtes pour me sentir exister. Chaque like sur un post rageur, chaque retweet d’une “révélation” sur un animateur véreux, c’est une piqûre d’adrénaline qui me sort de la torpeur. “Ni muselable, ni achetable”, que je clame dans ma bio – un mantra pour conjurer le fantôme de papa qui baisse la tête devant le patron. Mes clashs ? C’est ma revanche sur ces bancs de café anonymes, sur ces familles qui posent pour la photo en se disant “C’est ça, le bonheur”.
Mais au fond, je sais : c’est pathétique. Je suis ce gamin qui hurle pour qu’on le voie, parce que chez moi, on m’a appris à chuchoter.Un jour, peut-être, je lâcherai tout. Ou pas. En attendant, regardez cette photo une dernière fois. Voyez-y mon poison. Et riez avec moi – ou de moi. Ça m’est égal. Au moins, ça fait du bruit.
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